Parmi les archives accumulées dans les bureaux de la Société des Champagnes Veuve Clicquot, de Reims, le document suivant a été récemment découvert. La direction actuelle de la Société en nie vigoureusement l'authenticité.
Moi, Amédée Bernadette Marie Lefaux, veuve Clicquot, saine d'esprit,
mais dont le corps malade est, si j'en crois la mine (contrite) de mon
confesseur et celle (réjouie) de mes comptables, très proche de sa fin
et mon âme de retourner vers l'Éternel, en ce jour, le vingt juin de
l'an mille huit cent quatre-vingt trois (1883), ait dicté et relu
fidèlement ce qui suit:
Je naquis dans la ville de Reims dans une famille de moyenne
bourgeoisie qui depuis deux générations au moins frappait à la porte
épaisse qui la séparait de la fine fleur de la ville. Cette élite toute
entière tournée vers le champagne se classait alors, et cela n'a guère
changé, dans une hiérarchie stricte. S'y placent d'abord les
producteurs de notre vin pétillant, puis
les négociants chargés de vendre leurs bouteilles à ceux qui partout
désirent fêter les grands événements du monde, suivis par les avocats
et hommes de loi qui luttent contre les vulgaires imitations dont le
monde fait parfois mine de se satisfaire ; et enfin par tout le
reste qui vient après en désordre.
Feu mon père était un petit négociant, un homme fort respectable à défaut
d'être respecté, et ma défunte mère (qui elle était respectée, et je
n'en dirai pas plus, au jour de devoir peut-être quitter ce monde)
oeuvrait pour diverses charités.
J'étais leur seule fille et notre rang commandait que je sois soumise
à quelque éducation : entre l'âge de huit et quinze ans, cette étape obligée
me confina donc au couvent des Bénédictines, où les meilleures
familles envoyaient leurs filles. Les quatre
héritières des grands producteurs subissaient ce joug avec moi et une
foule d'autres, toutes ignorantes du fil fort mince sur
lequel elles devaient marcher dans cet âge qui avait décrété qu'une
fille sans éducation ne se pourrait marier, mais punissait par un
strict célibat la malheureuse qui aurait commis l'erreur de trop
briller. Seuls les parents devaient se préoccuper, sans en dire mot,
d'imaginer vivre le reste de leurs jours avec une idiote ou une
suffragette si par malheur leurs rejetons de sexe féminin s'écartaient
de la moyenne admise - laquelle était fort basse.
J'étais, et je suis toujours, avec toutes mes excuses pour le choc que
cette révélation pourra causer à certains, comme à feu mon mari, la
plus intelligente du lot, sinon de la ville entière. Je ne l'étais pas
assez cependant pour comprendre d'emblée le petit fait social conté
ci-devant, et pendant les premières années je ne fis que m'efforcer de faire
mieux chaque jour, croyant que les sempiternelles grimaces inquiètes
de mes chers parent, constantes pendant leurs visites et mes
congés, et les hochements de tête des bonnes soeurs, étaient causés
par des résultats trop médiocres.
Évidemment cette naïveté inhabituelle se dissipa bien vite, et quand
j'eus compris et analysé la situation dans laquelle je me
trouvais, je parvins à rétablir une réputation parfaite,
sans créer le moindre soupçon : je profitai pour cela d'un court accés
de fièvre (que j'aurai pu provoquer, s'il n'était venu si à propos)
dont j'exagérai quelque peu l'importance et la durée, afin que la
première note bien en dessous de la moyenne qui suivit aussitôt ne
soit pas une surprise. La mère supérieure, une bien stupide dame, Dieu
me pardonne, me fit alors mon premier compliment et quand mon père
vint me rendre visite, il me caressa les cheveux avec une émouvante
bonté.
Cette petite leçon assimilée, je n'avais plus rien à tirer du couvent,
et je passai par conséquent le meilleur de mon temps durant les années
restant à m'efforcer de ne pas dépérir d'ennui.
Toutes ces belles jeunes filles sortirent donc un jour de leur cocon
pour prendre leur place dans le manège matrimonial. Les deux premières
années, comme la décence et l'habitude le voulait, les quatres
héritières et leurs familles se dégourdirent dans les
combinaisons prévisibles dont elles sortirent fort bien
entre-mariées. En temps normal nous autres de l'échelon en-dessous
aurions alors partagé assez aimablement nos miettes communes, mais les
aléas incompréhensibles qui gouvernent les ardeurs (pourtant raisonnables)
de nos bons bourgeois avaient, une vingtaine d'année avant, planté
le décor pour une petite comédie où jouaient cinq garçons pour quatre
filles. Après quatre mariages, restait un garçon.
L'héritier surnuméraire était de la maison Clicquot & fils : un
nommé Édouard, qui n'avait pas voulu d'une carrière dans l'Église, à
moins que ce ne fut l'inverse. Cet
Édouard, naturellement, était la tentation suprême pour toutes les
familles de mes anciennes congenères, la pomme dont une bouchée
pourrait les transporter au Paradis social. Aucune règle de préséance
ne pouvait couper court aux rêves de grandeur affolés qu'une telle
alliance faisait agiter. Nos bonnes matrones en tremblaient
constamment, et s'évanouissaient au moment inévitable de prendre à
part leur fille pour lui enjoindre de ne pas être séduite par le
premier freluquet venu.
Comme toutes les autres, je croisai Édouard régulièrement à l'un ou
l'autre des repas ou des excursions des saisons de Reims.
Je savais bien que mon cher papa en rêvait la nuit, et lui faire un
tel plaisir ne me semblait que justice. Contrairement à mes amies,
je savais très bien paraître coquette et frivole pendant trois au quatre
instants s'il me regardait puis redevenir sérieuse et pâlotte
à l'intention d'un cousin éloigné dont l'avis parviendrait
certainement un jour au Grand Conseil de la famille : je m'en excuse
encore auprès des autres charmantes débutantes, mais il ne fallut pas
plus de trois mois pour que la demande soit formulée et acceptée,
trois de plus qu'elle soit consacrée et consommée (avec cet
enthousiasme très modéré propre à tout nos producteurs, dont je m'étonne
tout de même toujours qu'il ait été si bien assimilé à l'âge de vingt ans).
Cette famille, si parsimonieuse dans le flot de ses liqueurs
précieuses - les seules bouteilles ouvertes en abondance à leur table
étaient celles que leurs notables concurrents, suivant la tradition,
noblesse plus ou moins oblige, leur offraient régulièrement en
quantité raisonnable, - n'était pas trés étendue.
Autour de la table familliale, le soir venu, il n'y avait que le vieux
chef de famille, Dieudonné Clicquot, sa femme Albertine, le fils aîné
Philippe et sa femme Lucie, une des moins malignes parmi mes anciennes
camarades, mon aimable Édouard - qui n'était pas moins reluisant -,
et la petite dernière, moi-même. Des
cousins éloignés employés par Clicquot & fils passaient fréquemment
quelques jours parmi nous.
On s'imaginerait sans peine qu'il devait être mortellement ennuyeux
de passer ses jours, sans rien à faire qui en vaille la peine, dans ce
qu'il faut bien appeller un château, mais cela serait loin de la
vérité : car il y avait dans la famille Clicquot un
Sujet de Conversation, fort poussièreux et imposant, qui
monopolisait sans grand répit l'attention des mâles. Nous autres femmes
n'avions pas le droit de fournir une seule parole, ce qui était
sans doute une bénédiction pour ma belle-mère, qui m'avait l'air assez
futée, mais menaça bien vite de me faire regretter le couvent.
Je me retrouvai au milieu de paroles incompréhensibles, et qui semblaient
plutôt les symptômes de graves problèmes mentaux, car la plupart de
ces phrases pesantes reprenaient des lignes de pensée datant de
plusieurs années, et pouvaient fort bien répondre à
une déclaration datant de la semaine passée ou d'avant.
Quoi d'étonnant que j'essaye une fois au moins de demander quelque
explication? Je fus promptement remise à ma place, et on me laissa - sans
considération aucune des effets possibles - dans cet état peu
enviable.
Ce sujet n'était pourtant rien de bien passionnant : je découvris
assez vite que la grande peur de la maison Clicquot, d'autant plus
poignante que chacun la savait fondée, était d'être la dernière des
quatre, le plus négligeable parmi les grands producteurs. «Pourquoi,
» pour résumer tout ce corpus intellectuel commodément, «pourquoi
les français, les italiens, les britanniques, les allemands même,
achètent-ils moins de champagne Cliquot & fils, que de champagne de
Moët, de Chandon, ou de Perrier?» On tournait vite en rond, et les
variations mêmes commençaient à faire défaut aux moins imaginatifs. «
Une conspiration judéo-maçonnique!», suis-je sûre d'avoir entendu
au moins une fois. «Y-a-t-il quelque défaut de qualité dans notre
production dont ils sont exempts?» L'idée ne tenait pas debout,
puisque aucun client de l'une ou l'autre maison ne s'était jamais
plaint lorsque, en toute camaraderie de producteurs, Clicquot & fils
fournissait quelques milliers de bouteilles sans étiquette à Perrier
ou Chandon pour honorer une commande urgente, ou réciproquement. «
Mais alors?» finissait toujours par tonner, exaspéré, le vieux
Dieudonné, un des rares défauts de cet homme si distingué.
L'événement qui me fit commencer à penser bien sérieusement à ce grand
sujet, sans en rien dire évidemment, fut la triste tragédie qui frappa
la famille Clicquot deux ans après mon mariage.
Quelque fils de châtelier bordelais se mariait du côté de la Gironde :
on s'était échangé des cousins quelques années avant, et Dieudonné
déclara que toute la famille viendrait à la noce. «Excellente idée,
» me dis-je alors, «on parlera d'autre chose pendant quelques
jours.» Je ne croyais pas si bien dire. L'église se trouvait de
l'autre côté du fleuve, et on y menait les invités par bâteaux.
Édouard et moi attendions notre tour sur la rive lorsque de grands
cris et un bruit de sirène stridente se firent entendre : le bâteau
précédent coulait à grande eau. Or Dieudonné et Albertine, et Philippe
et Lucie, s'y trouvaient parmi une vingtaine d'autres notables. En
quelque minute, il n'en resta rien.
Les secours se précipitèrent - beaucoup trop tard, à
mon avis - mais seul un des hommes d'équipage fut retrouvé
vivant.
Dire qu'Édouard prit mal ce drame, c'est ne pas en dire beaucoup. Il
se trouvait en charge de Clicquot & fils et rien ne l'y avait
préparé. J'avais vu le vieux Dieudonné, sur le pont jusqu'au dernier
instant, faire de grands geste et, je crois, essayer désespérément de
crier un ou deux conseils à son ultime rejeton.
Il aurait mieux fait de me demander mon avis à ce moment là, au lieu de
me laisser faire mon plan toute seule. Pour le coup, sa seule réaction
à mon égard fut, en arrivant devant les portes massives de la
propriété portant «Clicquot & fils» en grandes lettres de bronze,
de se râcler la gorge en jettant un coup d'oeil vers mon ventre,
puis de demander d'un air gêné : «Hum, je suppose qu'il n'y a pas
d'espoir proche dans cette direction là, hé?», ce à quoi j'aurais
volontiers répondu «Mon petit bonhomme, je n'ai pas l'intention de
prendre un amant tout de suite, alors si ça t'intéresse, il faudrait y
mettre un peu du tien,» mais me contentait du «Non» modeste qui
s'imposait. Il se frotta la barbe avec une moue boudeuse. «Dans ce
cas j'imagine qu'il faudra changer ça,» glissa-t-il sans
conviction. Dans les semaines qui suivirent,
des ouvriers vinrent donc enlever et déplacer les lettres, et il ne
resta plus que «Clicquot» sur les grilles.
Cahin-caha, la maison Clicquot continua son chemin, soutenue par la
robuste force de l'habitude. Mais j'avais décidé pour de bon de changer
cela. À vrai dire, ce Grand Problème qui tant obnubilait tout un
chacun ne me paraissait pas bien mystérieux. Et quand j'eus compris
pour quelle raison le succés de notre maison restait moindre que celui
des autres, la solution était à peu près évidente. Surtout qu'Édouard
commençait à me peser franchement.
Un château est un château, et en dehors du vin, on y trouve beaucoup
de rats, et tout les poisons du monde qu'on utilise pour tuer ces
pauvres bêtes. J'en empruntai quelques grammes le jour que je
choisis. Nous dînions à deux ce soir là, et Édouard accéda à ma
demande de boire une de nos bonnes bouteilles. Je fis dissoudre la
poussière grise dans son verre. Après la salade, je le vis
faire une grimace. Je désirai bien entendu le prévenir de son sort :
c'était la moindre des choses, et il fallait qu'il
qu'il comprenne que je ne faisais pas cela par simple mauvaise
humeur, mais pour sauver l'oeuvre de ses ancêtres à lui.
- Édouard, dis-je donc, toute cette histoire de quatrième place
j'en ai par dessus la tête, c'est le moins qu'on puisse
dire. Franchement ce n'est pourtant pas compliqué.
Tout le monde sait que le succés décisif d'un producteur de vin
mousseux comme le notre tient tout entier dans
ces bouteilles que des fêtards achètent quand
ils sont déjà ivres. Mais pensez à votre nom : Clicquot! Clicquot,
clinquant, coco, cocu, voilà ce à quoi il va penser, le proverbial
fêtard, ce qui lui pèse sur la langue. On ne s'imagine pas facilement
demander «Une dernière de Clicquot!» Plutôt une de Perrier, ou de
Moët, ce qui a un peu d'allure.
- Mais, dit mon charmant paramour, un nom est un
nom. Qu'y-a-t-il avec notre nom? Ça ne peut pas se changer. Chez un
homme, je veux dire.
Je haussai les épaules. «Tss, il ne s'agit pas de
faire un Moët d'un Clicquot. Il y a d'autres solutions.» Comme ses
yeux devenant glauques me fixaient, que l'arsenic était certainement en
train de tirer son intellect vers les profondeurs les plus
insondables, je finis rapidement mon exposé.
- Quand Dieudonné et Philippe sont morts, la
maison est devenue Clicquot tout court au lieu de Clicquot &
fils. Mais ça ne change rien parce que personne de demandait du
Clicquot & fils de toute manière. Par contre si tu meurs, mon mignon,
il restera la veuve Clicquot, et «Une bouteille de Veuve
», c'est juste
la petite coquinerie un peu cynique qu'il faut pour parachever
l'ivresse. Et puis ça inspire confiance ; personne ne ressent
davantage le besoin d'être rassuré que l'ivrogne qui achète sa
dernière bouteille.
- Quelles idées viennent aux femmes, de nos
jours, dit-il en riant. Allons, les affaires, ce n'est pas fait
pour les petites oies sans cervelles. Retournez à l'école, au moins,
pour y comprendre quelque chose.
- Gros malin, si tu avais demandé plus de détails à cette bonne Mère
Supérieure, on t'aurait dit que j'étais la plus douée du couvent, avant
de décider de dissimuler un peu mon esprit trop vif.
Il blêmit, ce qui lui allait ma foi fort bien. «On m'a menti,»
cria-t-il. Sous le choc, il parvint à se lever ; mais il perdit
l'équilibre et tomba brutalement près de la table. Je crois que je
dois avouer que je poussai alors un soupir de soulagement. Tandis
qu'il gisait mourrant, je dis:
- J'ai déjà empoisonné votre verre, Édouard. Je vous le promets, ce sera
pour le bien de la famille. Dans un an au plus, les champagnes Veuve
Clicquot seront devenus les plus demandés dans le monde entier. Et ne
croyez pas que je ne fais pas de sacrifice : je vais devoir rester
veuve, plutôt que de me remarrier. Adieu, Édouard. Dites bonjour à
Albertine.
J'attendis quelques minutes avant d'appeller les domestiques. On a
vite fait de céder à la précipitation dans une situation aussi
délicate ; un peu comme pour cuire un oeuf dur.
Je crois qu'il repose en paix, le bel Édouard. Cela doit lui convenir
beaucoup mieux de toute façon. On lui fit un bel enterrement, et pour
me faire pardonner j'obtins une belle oration du Cardinal de
Richelieu, son prélat favori.
On me demanda aussi de dire quelques mots à la cathédrale. Cela me
parut la meilleure occasion pour faire couler quelques larmes et
promettre, «par hommage au défunt,» que la maison Clicquot
deviendrai Veuve Clicquot. C'était une petite surprise pour notre
homme d'affaire, mais après les beaux gestes et l'approbation évidente
du clergé, personne n'osa rien dire. On changea donc encore les
grandes grilles, on fit faire de nouvelles étiquettes. Pour rajouter
un petit je-ne-sais-quoi (vraiment, j'ignore à quoi je pensais), je
fis faire une miniature d'un vieux portrait d'Albertine et le fis
reproduire également sur la bouteille.
Et puis j'ai tenu parole, Dieu ne pourra me reprocher cela : nous sommes
maintenant les premiers, et personne ne prendra notre place.
Quand au veuvage, c'est un état comme tout autre : les avantages et
les inconvénients s'y mêlent. De toute manière, et le peuple le dit
bien, on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs.