- C'est un air bien joli que tu siffles là, belle demoiselle.
- Un fort galant seigneur me l'a appris, il l'avait improvisé tout exprès pour me séduire, disait-il. Mais je crois qu'il mentait et sans doute l'avait-il composé bien avant pour une autre de ses belles.
- Tu sembles bien joyeuse de dire cela. Une femme n'aime pas, paraît-il, révéler si gaiement qu'un homme l'a conquise, sans qu'elle l'ait épousé ensuite.
- C'était une drôle d'aventure, en vérité. Non, ce serait mal que de me plaindre. Paix à son âme, et à moi les souvenirs.
- L'attitude me plaît. Reste-là un instant, et me conte cela.
- Bah, l'affaire serait trop longue à expliquer: votre vin sera aigre avant que le quart en soit dit.
- Allons, cela m'intrigue plutôt, si tu ne te vantes pas.
C'était une déclaration sincère, ou telle dût-elle sembler à la servante, car elle posa son plateau un instant et regarda de fort près ce client décidément bavard.
- Monsieur le confesseur sans soutane, est-ce que vous n'avez pas été prêtre quelque temps, ou ailleurs?
- Ah! Mon aspect le dévoile-t-il si clairement, ma belle demoiselle?
Cela pouvait être flatterie, mais la servante, bien que portant l'allure d'une trentaine d'année peut-être, avait un sourire et une figure bien gaie qui méritaient ce compliment.
- Les premières années, j'allais encore parfois à la messe et pour la confession. Comme la vie m'amusait, je regardais les curés de près, pour voir. Mais l'habitude m'en a passé. Vous me rappelez l'air qu'ils avaient. Ce n'est pas souvent qu'on me pose des questions.
- Et bien, ma foi, tu as raison, ma fille. Je te le dis en confidence: car, observe bien, je ne désire pas que cela soit répété. J'étais prêtre quelques années; l'état ne me convenait guère, et je fis bien de le quitter. Tu as le regard vif: des sacrements, le seul à l'administration duquel je trouvais quelque plaisir était la confession.
L'hôtellerie Cosa Rara n'était pas très fréquentée cet après-midi. Deux marchands en route vers Amalfi venaient de régler leur compte auprès de maître Marcello. L'autre voyageur, ce curé défroqué, était maintenant seul, à son aise dans la grande salle.
- Veux-tu donc t'asseoir là et me conter cette histoire? Je suis maintenant un peu écrivain et donc curieux: il n'y a personne ici, mangeons et buvons ensemble. Ne laissons pas le vin se réchauffer puisque nous nous entendons si bien.
- Et je mangerai ainsi ce que j'aurais servi moi-même? Ce sera la première fois. Vous êtes bien généreux.
- Amène un autre verre d'abord. Voilà un siège commode. Allons, dis-moi ton nom, ma belle?
- Angela, pour vous servir.
- Et moi, disons, Nicolo.
J'ai aperçu une seule fois, dans l'une de ses malles que je rangeais, ce qui m'a semblé un portrait de mon maître, quand il était jeune. C'était un demoiseau d'allure hautaine et sérieuse. Dans ce portrait là, il tenait dans une main une plume, et dans l'autre quelque livre, à la façon d'alors. Il regardait au loin. Déjà il était fort beau.
Quand il m'a rencontrée, la vocation lui était venu quelques années auparavant de séduire toute femme qu'il voudrait, et de vouloir séduire toute femme qu'il rencontrerait. Oh, si un homme pouvait tenir cette vantardise commune, c'était bien lui. Je l'ai croisé sur un petit sentier près du village, et il ne fallut pas longtemps pour que je le suive où il voulait aller. Quelques mots, quelques compliments, ce petit air qu'il chantait en souriant et en levant agréablement le front, deux ou trois pas de danse autour de moi.
Il n'était qu'en voyage et logeait dans une auberge du village voisin, de l'autre côté de la rivière. Comme je rougissais beaucoup et ne me sentais point si sûre en me relevant, il m'emmena galamment y déjeuner avec lui. Deux ou trois autres dames étaient venues ou l'attendaient, et je me sentis fort malheureuse de les y voir. Avant, j'avais l'esprit plein de chimères et me croyais sérieuse, mais de voir des colliers dorés et des joues fardées, je faillis bien fuir en grands pleurs. Lui pourtant rît tout bonnement. Les débutantes toujours furent son grand délice, et pour cette raison, ou une autre, il congédia celles-là, et m'invita seule.
Il avait paraît-il un valet nommé Sganarelle qui devait le servir, mais malgré ses ordres et ses cris de colère, il ne parut point. Il fit chercher l'hôte, s'emporta fort. On finit par apprendre que le gredin avait voulu profiter d'une aubaine et avait maltraité une fille du coin qu'il ramenait chez lui sur l'ordre de son maître. La pauvre avait crié cette fois et les paysans avait attrapé le serviteur. Il n'était pas bien effrayant, ce valet de passage, et comme elle trouva sans doute prudente l'idée de l'accuser de plus que ce qu'il avait vraiment fait, il fut fort bastonné et traînait alors dans l'étable bien mal en point.
Cela irrita don Giovanni; il déclara ne plus vouloir avoir affaire à un tel lascar, et annonça qu'il partait sur le champ. "Mais bon, pourtant, il me faut un serviteur. Y-a-t-il ici quelque jeune homme propre et qui sache lire et écrire, à qui faire confiance?" demanda-t-il à l'aubergiste. Je savais bien qu'il n'en trouverait pas. "Seigneur," osais-je dire, "ne prendrez-vous pas une servante? Je sais mon alphabet, et coudre et cuisiner." Il me regarda, oh j'en tremble encore!, si profondément. "Veux-tu vraiment cela, Angela? Tu m'as l'air d'être bien tombée amoureuse, mais pourtant tu sembles moins folle que la plupart de ton sexe. Tu as dû comprendre mon jeu et mon désir. Si tu viens, tu seras à mon service, et tu ne recevras pas de caresses. Je n'ai pas besoin de femme après moi, tu t'habilleras en homme: les vêtements de Sganarelle te conviendront, tu es mince et fine. Et j'userai de toi aussi comme sentinelle et comme messager pour mes affaires, c'est à dire pour la quête de mes plaisirs. Allez! Bien; si le veux, tu peux l'avoir. Appelle-toi, disons, Leporello."
- Il craignait donc ce que dirait Sganarelle, au point de partir avec une femme...
Le voyageur aimait à savourer une histoire; il en reprenait à loisir les termes, et ce qui les rend saillantes et dissimilaires entre elles.
- Il s'appelait don Giovanni, dis-tu? Oh, c'est un sourire que je comprends : le nom n'est peut-être que pour ce soir. Prénom de confession, prénom d'un instant, comme on dit. Mais continue.
Je ne crois pas qu'il pensait me garder bien longtemps. Je lui étais utile, mais par nécessité. Dans la prochaine ville il pourrait me laisser et trouver quelque laquais plus à son goût. Mais sans doute s'amusait-il à faire porter ses billets doux par une femme; ou bien aimait-il ce que je lui cuisinais. Comment le saurais-je? Les hommes sont étranges, seigneur Nicolo. Je restais jour après jour à son service.
Quand à moi le jeu m'amusait fort, à dire le vrai. C'est moi qui pensais la première à compiler une liste de ses conquêtes. Je lui montrais le catalogue que je tenais, plein de compliments imaginaires, et cela l'amusa beaucoup. "Bravo," cria-t-il, "En conscience, archi-bravo, ma chère Leporello! Parbleu, cette liste est la grande idée de ce monde. Je te raconterai mes aventures passées pour que tu la complètes comme il le faut. La liste doit être parfaite et sans défaut; veille à ce que tu y sois inscrite aussi: pas de timidité entre nous." Il était à ce moment là fort obstinément à la poursuite d'une très belle dame, veuve depuis peu, et le jour même il était parvenu à lui baiser le genou, ce qui exaltait son humeur.
Il me semble que je fus réellement heureuse les premières années. Oh oui, je sais que vous me le demanderez: oui, je l'aimais comme le premier jour. Mais après peu de temps, je n'étais plus vraiment jalouse. Je devais continuellement aider de quelque façon ses entreprises, observer ses attentions dirigées vers une autre. Mais puisqu'aucune ne durerait? Que le lendemain, ou une semaine après, elle disparaîtrait? J'étais fidèle à mon engagement et je faisais ce qu'il demandait: toujours dédaignée, toujours présente. Et puis, n'avais-je pas aussi, si j'étais triste, la ressource de penser que la conquête qu'il poursuivait en ce moment était à ma merci? Puisque chacun de ses désirs passait pendant quelque instant, pour quelque intermédiaire, entre mes mains, j'avais pouvoir de le faire disparaître comme la fumée ou le sable. Et le désir du moment était le seul qui comptât pour lui et qui l'étreignît entièrement. Une telle dépendance ne devait-elle pas me consoler?
- Dis moi, cette liste, qu'est-elle devenue?
- Oh, je ne sais, je l'ai laissée quand je suis partie: brûlée, vendue, dispersée, peut-être? Bah, je ne m'étonne pas de votre curiosité.
- Curiosité d'auteur...
- Mais tenez, si cela peut vous faire plaisir, je me souviens encore de ces totaux que mon maître tenait à garder exacts: il comptait par pays ses amours, en Italie six-cent quarante, en France, cent, en Turquie quatre-vingt douze, en Allemagne, je crois, deux-cent trente et une, et en Espagne, mille et trois. Des blondes, sept cent quarante trois, des brunes neuf cent soixante douze, et des autres, trois cent cinquante et une. Des maigres, quatre cent deux, des grosses, six cent vingt... et des autres?
- Mille quarante et quatre?
- Bravo!, dit-elle fort ironiquement. En conscience, bravo, quel excellent calculateur vous êtes.
Oui, c'était un gai maître. Il voyageait par toute l'Europe. Sur la route, il prenait plaisir à discourir de longs et fantastiques sujets, demandant que je m'oppose de quelque façon à ses idées pour qu'il les répète et les défende en tout point. Il parlait toujours tant et plus qu'il voulait pour conclure sans faille que j'avais perdue, même quand j'essayais, comme je le faisais parfois, de trouver quelque raison contre lui. L'infériorité des femmes: à ce discours il revenait prestement par provocation, avec moqueries et dits grossiers, et ne permettait jamais que je prenne leur défense, car quand il voulait il me traitait tout comme si j'étais vraiment un homme, et ne me permettait pas d'être mon propre exemple. "Leporello!" disait-il, "Allons bon, que connais-tu des femmes? Bah je le sais, tu veux seulement être contraire à moi. Mais personne ne connait les femmes comme moi, personne ne les aime même autant, personne ne leur accorde tant d'attention délicate, et ne peut si précisément analyser ce sexe et distinguer les compliments qu'un homme de goût lui doit parmi les fautes qui méritent censure."
Ce sujet là le rendait toujours joyeux, et parfois pour s'amuser davantage encore il faisait cette querelle dans une auberge et parlait si haut que chacun l'entendait alentour. Il demandait à tous leur avis, riait de tous. Et après quelques verres, avant de partir, il m'embrassait soudain.
Et malgré tout, plus d'une fois dans sa jouissance, en me racontant telle histoire moins ordinaire peut-être, ou parce que sa belle du soir était trop endormie, il venait là où je me trouvais et m'offrait ou me prenait de ses caresses.
- Ah?
- Non, ne me demandez pas de vous raconter cela. Les lumières sont tombées, je le sais, et l'atmosphère est celle de ces soirées d'amants. Je n'en veux pas parler.
- Certes, mais dis-moi, si tu le veux: pour ses séductions, que tu dis si nombreuses, ce qui paraît incroyable, quelle était sa manière?
- Manière d'homme, ni plus ni moins, mon bon seigneur Nicolo.
Ce que chaque homme peut faire pour séduire, il pouvait le faire aussi bien, et ce sont souvent de bien petites choses qui suffisent, si l'on sait s'y prendre. Il était beau; à chacune il pouvait parler comme si elle était unique. Il chantait; il sifflotait ces airs à lui, ôtait son chapeau et faisait quelque sorte de révérence. Il faisait des promesses, autant qu'il en fallait. Il donnait quelque chose à toute femme: un compliment à celle-là qui secrètement en rêvait, un bijou à une autre. Et il parlait à chacune comme elle le désirait: doucement, rudement, comme le cavalier des romances ou le vilain de la fable. Rien de ce qui est l'amour ne lui était inconnu, rien de cette chose qui prend tant de formes étranges, auxquelles souvent il ne paraît pas possible de croire. Vous savez certainement cela: qu'à certaines personnes on aime à se confier, et pas à d'autres. À moi, je me souviens quel fut son cadeau. C'est que je n'aimais pas mon village, et je rêvais d'ailleurs. Et comme mille autres, ou mille quarante et quatre, je connaissais peu de chose de l'amour: assez pour trembler surtout de n'en jamais rien connaître d'autre que ce qu'un jour un des gras marchands que mon père aimait à inviter me ferait sans douceur ni caresse.
Cela semble peu: mais je le pense, il n'était rien d'exceptionnel, si ce n'est que son esprit entier s'enthousiasmait à chaque occasion pareillement. Et me semblait que tout homme galant et bien tourné, doté d'un peu de fortune, pourrait comme lui conter fleurettes à qui voudrait. Mais la plupart, même s'ils ne le pensent, se lassent de ce jeu, et le jouent sans savoir d'une autre manière. Cela n'arrivait pas à mon maître; pas avant longtemps du moins.
Peut-être aussi était-il un peu comme ces saltimbanques dont le spectacle est de choisir quelque spectateur, quelque villageois sans malice et que chacun connaît, et qui alors l'endorment devant tout ses voisins, par le simple effet de lui parler et de lui faire croire qu'il a sommeil. J'en assisté à un tel spectacle. Le boulanger vint sur scène; quand il dormait, l'homme lui passa de longues aiguilles dans le bras, il lui tordit le nez, et il ne cria pas. Il fit d'autres choses étonnantes, et invita ses amis à venir le pincer pour s'assurer qu'il n'y avait pas là de tricherie et qu'il ne s'était pas entendu avec l'autre. Certains osèrent, et essayèrent même de le réveiller. Mais seul cet enchanteur, par un simple mot, y parvint à la fin, et l'autre ne se souvenait de rien.
- N'y avait-il pas cependant des hommes qui voulaient se venger de lui? Des maris, des frères ou des pères?
- Oh, il est vrai que de notre honneur celui de bien des hommes semble dépendre si étroitement que nous devrions être prisonnières pour le garder; mais n'avez-vous jamais songé que cela ne peut que créer quelque envie de jouer avec?
Don Giovanni savait cela. Plusieurs fois l'idée m'est venue que son père était mort jeune sans lui laisser de frère, et qu'il avait grandi parmi des femmes.
Il était toujours discret, car cela seulement permettait à son plaisir de s'épanouir sans limite: car séduire n'était pas pour lui matière à dire et faire crier partout, ce qui n'est pas si rare. Qui pourrait lui reprocher de jouer avec une femme s'il n'en avait jamais connaissance?
Soit par honte, soit par reconnaissance, soit par peur... est-ce que ce ne sont pas là trois fortes raisons pour ne pas raconter une aventure avec ce seigneur galant? Et j'oublie une autre: pour qui était-il sage de dénoncer un homme de son rang, un cavalier portant un nom illustre, et une longue épée? Si j'avais été coucher avec un gars du village, mon père et son frère lui auraient brisé les côtes. Mais s'il m'avait surprise dans l'acte même avec don Giovanni, il m'aurait aussitôt noyée, et ne l'aurait que maudit en tremblant.
À chaque femme qu'il quittait il laissait peut-être regrets, soupirs, le coeur brisé que les poètes chantent, ou bien un peu de joie pour durer après lui. Mais tant qu'il s'y mêlait le souvenir seulement d'un peu de plaisir, et point de vraie haine, sa vie était aussi sûre que celle du moine enfermé qui ne craint que l'âge ou la foudre.
- Tout cela est fort bien dit: tu a appris quelque éloquence certainement. Mais allons, toutes les raisons du monde ne peuvent contenir le monde entier, qui est toujours fort complexe, et surtout quand les hommes, les femmes, et l'amour, qui est le mélange alchimique des deux, y sont mêlés. Il devait y avoir des cas où tout n'était pas ainsi...
- Oui, je l'avoue: j'ai parlé tel que lui le faisait, tel qu'au début je ne voyais pas de raison de penser différemment.
Mais je vous ai dit que j'étais heureuse au début. Je ne sais quand cela a changé, et quand je ne me suis plus levée de si bon coeur le matin venu après avoir mené à mon maître une nouvelle amante.
Il est des nuits où je rêve encore d'un certain jour de printemps, dont je me peux aussi me souvenir éveillée, quand sur l'un des chemins près de la maison de mon maître j'ai trouvée une jeune fille pendue. Oh quelle crime! Je restais comme pétrifiée avant que de pouvoir pleurer. Lui, quand il l'apprit, envoya un jardinier "qui savait s'y prendre" pour descendre le corps et l'aller "ranger quelque part." Je pleurais si longtemps, seigneur Nicolo, si longtemps. Je n'avais pas reconnu son visage, car un tel corps n'a plus d'âme, mais je savais qu'elle ne devait pas avoir seize ans.
Mais je sais me rappeller que cela arriva assez tard, et que déjà depuis assez longtemps je ne riais plus tant. Le jeu d'aller me confesser ne m'amusait plus déjà plus.
Je l'avais fait quelque temps: le dimanche, mon maître dormait souvent tard. Soit en habit de Leporello, soit en portant quelque robe traînant encore dans l'antichambre, j'allais à la messe et attendais après que le prêtre fasse la confession. Je ne lui disais pas tout, mais assez pour que ma conscience se sente allégèe. Je suis une seule personne, et pourtant je découvris que le curé me jugeait bien autrement quand j'étais une femme au lieu que d'être un homme. Je trouvais cela une fort bonne plaisanterie, puis un jour le dégoût me vint et plus jamais je ne retournai là.
- Qu'en disait ton maître? Car tu as dû lui conter cela.
- "Mais qu'attendais-tu donc, ma bonne Angela? Allons, plutôt que de jouer aux devinettes avec le Seigneur, tu pourrais profiter de ta bonne fortune pour séduire quelques unes de ces jolies dégourdies qui s'ennuient à la messe. L'orgue m'assomme, et je n'aime pas avoir trop de gens autour de moi, mais quand j'étais jeune, je m'y plaisais assez. Ne fais pas cette tête; tu sais combien sont si niaises: tu n'aurais pas de mal à t'amuser avec elles dans le noir, et à les remplir de délice et de honte comme si un bien grand mal leur était arrivé!" Quel rire il lançait alors à y penser!
- As-tu suivi ce conseil?
- Je l'avoue, par curiosité, et il avait bien raison. Mais de revoir une fille éprise par la tentation comme je l'avais été, hésiter puis céder, je ne le pus supporter.
Ce qui le fit changer, je l'ignore. Vers la fin, je l'ai entendu délirer dans son sommeil, et un soir où il avait beaucoup bu, il cria qu'il apercevait une statue marcher dans la pièce, alors qu'il n'y avait rien d'autre que lui. Son aspect était altéré, il devenait plus pâle. Aussi, quand mes souvenirs de lui sont tendres, je préfère penser qu'une maladie le rongeait peu à peu et étreignait son esprit.
Il vieillissait; des fards et des crèmes dissimulaient la peau nue de son visage. Et il est vrai que désormais son approche provoquait parfois un premier mouvement de recul chez une toute jeune fille. Son succés alors devenait pour lui, je crois, une vengeance à exercer à tout pris contre ce réflexe.
Il semblait être le même quand il souriait et badinait: mais comme je le connaissais bien, je vis qu'il ne parlait plus aux femmes que pour atteindre au plus vite son but. Cette faculté de convaincre et de posséder la volonté des autres, il l'employait maintenant sans tarder. Car il était soudain impatient, mécontent du moindre défaut dans ses plans, du moindre obstacle. Il n'était plus le trouvère qui chante à qui lui plaît, mais quelque usurier ou quelque fanatique qui n'a de pensée que pour le gain qu'il peut faire aujourd'hui et ne veut pas même attendre le lendemain. Toujours il recherchait les plus jeunes filles, mais désormais se moquait de leur timidité ou s'emportait brutalement contre elles: plus de petites tendresses ou de mots doux alors.
Bien des matins j'avais passé à converser avec celle qui venait de partager son lit. Cela ne m'avait pas déplu et ce n'étaient pas de tristes occasions. Parfois j'avouais que j'étais une femme et j'étais heureuse de parler ainsi sans déguisement. Mais ces pauvres filles n'étaient plus que pleurs et sanglots en ma compagnie maintenant. Triste spectacle en vérité! Plus de sourire doux-amer, ni de petites complicités, comme si après une précieuse découverte, mais seulement honte et dégoût, et elles ne savaient plus penser d'elles-mêmes que le pire. Je voulais les réconforter, car j'avais peur pour elles quand elles rentreraient.
Durant le jour, quand il était seul avec moi, il était sombre. Au début, quand il me parlait de ces aventures, il n'avait pas toujours le rôle du vainqueur: oui, il y avait quelques échecs, quelques surprises dans sa liste. Mais un jour il aperçut une de ces histoires dans le catalogue, et se mit fort en colère contre moi, prétendant que j'avais inventé tout ces détails et que la fille ne lui avait pas joué ce tour là. À la place il me raconta qu'il l'avait conquise, et me força à changer aussitôt ce qui était dans le livre. Il me fit écrire que cela avait été fort aisé, et qu'elle s'était humiliée pour essayer de le garder quelques heures encore.
Cette chose n'arriva pas qu'une seule fois. Il prit un jour lui-même la plume et raya rageusement toute une page avant que de la réécrire à sa façon. Il était furieux et l'encre formait une écriture disgracieuse et laide.
Je ne sais pas si avant cela il avait vraiment forcé quiconque. Un peu de temps suffisait pour captiver assez une fille à sa façon, et il savait attendre que le temps se présente et employer l'attente à savourer ce qui viendrait. Maintenant il portait ses regards là où il me semblait qu'il ne pourrait obtenir que haine ou dédain, et se mettre ainsi en danger. Un matin nous avons croisé par hasard une bande de paysans chantant de joie en revenant de l'église et portant sur une charette les deux qui venaient de s'y marier. Mon maître s'informa: c'était, lui dit-on, la fille d'un riche paysan du coin qui venait d'épouser un orphelin que son père avait recueilli. Ils avaient grandi ensembles et tout le village se réjouissait de les voir enfin unis. Le père n'avait pas de fils à lui: la ferme serait un jour à eux. Le croyez-vous: on eut dit que don Giovanni devenait jaloux de ce gaillard. Il décida qu'il aurait sa femme avant lui. Pour cela il fit mine d'être enchanté de l'histoire, de vouloir fêter avec eux. Il lança des invitations à boire et à manger, et sans tarder débuta son entreprise. Il semblait sûr de lui, chantait presque et frappait dans le dos de chacun. Il me confia le rôle d'essayer de rassurer la mariée et de l'écarter du mari: le bel emploi! Je ne dis pas non, et fit mine de causer doucement avec elle, mais je n'avais nulle intention de suivre cet ordre là. Pourtant une diversion se créa, je ne sais comment, don Giovanni apparut soudain et la prit par le bras, la mena avec lui vivement en lui parlant à l'oreille. Que croyait-il? Je sus qu'elle allait crier et se battre, malgré toutes ses inventions et tout ces endormissements. C'est ce qui arriva: les autres se dirigèrent vers ces cris. Par chance j'étais parvenue à rejoindre nos chevaux, et avec de grands cris et en faisant mine de fouetter autour de moi, j'amenai le sien jusqu'à lui. Dans la confusion, nous partîmes au galop.
J'avais eu bien peur: les couteaux et les bâtons que sortaient ces paysans me faisaient trembler. Je le déclarai tout net à don Giovanni. Je dis que c'était folie que de jouer à ce jeu la, que je voulais bien le servir pour son plaisir, mais n'aimais pas que je m'y fasse tuer ou étriper. Il ne fit que rire, plus fort que jamais: "Ah ah! Ma chère Angela, quelle peureuse tu fais! Penses donc plutôt à ces marauds qui voulaient me priver de mon plaisir: en quelques minutes, quel impression ai-je fait! Je n'ai pas eu longtemps la petite, mais cela valait la peine. Ils doivent tous penser maintenant que j'étais le Diable même, comme toutes ces légendes le racontent, qui vient semer désastre et perdition au milieu d'un bon mariage chrétien."
- Ah, le Diable, déclara le prétendu Nicolo, d'un air d'en savoir à ce sujet. Était-ce plaisanterie? Que pensait ton maître de la religion?
- Oh, à vrai dire, malgré ces propos que j'ai répétés, peu de choses vraiment.
- N'était-il pas athée? N'essayait-il pas de te convaincre que Dieu n'est qu'une illusion, que les tueries et les cataclysmes constants qui affligent notre monde le prouvent à quiconque ne ferme pas les yeux?
- Mon maître n'avait pas le goût de prendre part aux querelles des clercs ou des savants, où l'on ne manque jamais de se faire trop remarquer. La plupart des dames ne s'intéressent pas non plus à ces choses là comme les hommes qui remplissent des volumes entiers d'invectives. Certes, il ne leur parlait pas de Dieu: car le dévot est l'être le plus ennuyeux qui soit, et n'est guère séduisant, nul besoin d'être un sage pour voir cela. Si une femme lui résistait en invoquant l'un ou l'autres des préceptes religieux, il s'emportait contre l'Église entière. Si une autre lui cédait pour cette exacte raison que l'Église et la société auraient voulu que non, il riait de se voir si bien servi par ces institutions à prétention morale. De chaque chose il prenait ce qu'il voulait; partout il trouvait de quoi l'aider, car c'est la nature même de l'homme qu'il savait amener à son assistance. En Arabie même, là où les femmes sont cachées et dissimulées aux yeux de tous, il aurait trouvé moyen d'atteindre son but.
- Raconte-moi maintenant sa fin.
- Voilà comment cela se passa. Un certain jour nous arrivâmes à Séville. Don Giovanni connaissait bien cette ville et décida d'y rester quelque temps: il choisit un très luxueux logement un peu à l'écart des parties les plus fréquentées de la ville, et paya pour y rester six mois au moins. Cela ne me plaisait pas et je le lui dis: car j'étais depuis peu très mécontente de lui. Toujours il avait été fort libéral de promesses, et d'offres de mariage plus que de toute autre. "Il n'est rien de plus pratique que cette institution, Leporello. Ces strictes formalités ont raison des plus obstinées réticences, dès que je prononce ces quelques mots de vrais miracles se produisent. Là où n'ont pas prise ces coutumes, le jeu est plus difficile, et à dire vrai peu agréable. Rien de moins plaisant que ces cours libertines; je déteste Paris où les femmes ne prennent un amant que pour rendre jaloux celui qui le suivra, et veillent à le faire savoir."
Mais une vieille folle que je détestais fort, deux semaines avant, l'avait tant pourchassé avant que de s'écarter le soir venu, qu'en grande colère, plutôt que d'attendre comme certainement il aurait suffit (ou de fuire cette idiote, car c'est ainsi qu'il l'aurait le mieux possédée), il lui fit ce discours quand ils passèrent devant l'Église le lendemain, après s'être jeté à genoux. "Divine Elvira, mon trésor, mon idole, ne laisse pas ce coeur battre seul. Je ne me lèverai pas si tu ne consens à me guider maintenant, douce et belle Elvira, tout droit vers ce lieu sacré où nous pourrons être unis." Elle s'évanouit presque en entendant cela, et se précipita impudemment avec lui vers l'autel. Mon maître en profita bien le soir même, et rit tant qu'il resta avec elle un jour encore, puis nous partîmes le matin suivant. Je n'avais pas apprécié ce jeu, et je connais un peu les femmes aussi. S'il m'avait écoutée, c'est à l'autre bout de l'Europe que nous serions allés, au lieu de la ville la plus proche, car je savais bien qu'elle essaierait de le suivre.
À Séville, sa place, comme son nom et son état le lui assurait, se trouvait naturellement parmi la plus noble société. Lors d'une soirée chez donna Batista y Donovan, une femme attira son regard, ainsi que son fiancé, qu'on appelait don Ottavio. Leur union prochaine était partout le sujet des conversations.
Cette fois encore, don Giovanni conçut l'idée néfaste de voler à don Ottavio sa fiancée: vous pouvez voir à cela comment ce qui avait été un jeu et un défi était dans son esprit devenu un droit, et un refus, un affront intolérable. C'est ainsi qu'il m'en parla, plein de mépris pour don Ottavio.
Il suivit le carosse de la belle certains soirs jusque chez elle. Il observa alors qu'une heure environ après son retour, un cavalier masqué se glissait parfois près de la maison de sa famille, et par un escalier caché s'introduisait à l'un des étages: il reconnut le pas de don Ottavio, et devina que la très chaste demoiselle acceptait ainsi par avance des hommages de son promis. Cela excita encore davantage son esprit, et il élabora le plan suivant.
Un soir sombre, des brigands par lui engagés devaient se charger de retenir de quelque façon don Ottavio durant une heure au moins. Lui même, en arrivant un peu plus tôt que l'heure accoutumée, et en se glissant par le chemin habituel, parviendrait à la chambre et ravirait l'honneur de celle qu'il y trouverait.
Ce n'était que folie, et bien laide encore. La demoiselle malgré le masque vit un étranger chez elle, et cria avant qu'il ne la saisisse. Elle le frappa, plus vivement qu'il n'attendait sans doute, et comme après quelques minutes elle parvint à crier encore il décida de fuir.
Hélas, son père l'attendait en bas dans la cours, l'épée à la main. Mon maître n'avait pas emporté la sienne dans cette expédition, car don Ottavio non plus n'en portait pas quand il l'avait observé.
Ce père était un vieil homme, mais un ancien soldat fort respecté à Séville. Plein de colère, il défia don Giovanni. Mon maître, voyant un vieillard, commença à rire plutôt. Vous avez dû comprendre que personne n'avait de conception plus choisie de l'honneur, et il en méprisait les contraintes absurdes plus que toute chose: son plaisir lui dictait de fuir au lieu que de se battre.
Mais l'autre était plus vif que son âge le laissait croire, et il parvint à bloquer son chemin. Il leva son épée contre don Giovanni.
J'étais en sentinelle dans la rue, et témoin de cela: j'entendis des bruits dans la chambre, et aperçus le reste. À la vue de l'arme levée contre lui, je tremblais d'amour. Je portais un pistolet, et bien que ne sachant guère m'en servir, j'abattis le commandeur dans la cour de sa maison.
- Comment réagit donc ton maître à cette mésaventure?
- Plus mal que jamais, ainsi qu'on peut le concevoir. Il cherchait dans la vie le plaisir seul. Or ce qui venait d'arriver pouvait le rendre vulnérable. Il ne me fit pas de reproche comme je le craignais, mais devint très sombre. Les jours qui suivirent, il but beaucoup. Je le suppliai de partir sans tarder.
Il m'envoyait chaque matin entendre ce qu'on disait en ville de ce meurtre, et si peut-être le vieillard avant de mourir, ou sa fille qui sous le choc semblait avoir perdu la raison, avaient donné quelque témoignage qui pourrait éclairer les autorités.
Ainsi un de ces jours sombres je rencontrai de nouveau Donna Elvira. Elle me reconnut et se précipita vers moi; je dis ignorer où était mon maître, déclarai l'avoir quitté, et le décrit aussi méchant que je trouvai les mots pour le faire. Elle ne crut à rien, pas même au catalogue, que pour le plaindre et jurer de le sauver. Ce soir là je crus bien que le monde entier était fou, ou bien moi.
Et quand j'arrivai chez mon maître, il était encore ivre, avec une terrible lueur dans l'oeil. Il me dit aussitôt de préparer encore les chevaux et de le suivre, "sans oublier une paire de pistolet."
- Où allons-nous? demandai-je.
- Sers-moi, chère Angela, sans question, cria-t-il.
Je résistai et voulut l'arrêter: il me jetta à terre. Mais il me dit alors ce qu'il allait faire: la fiancée de don Ottavio, cette âme malheureuse, était encore chez elle, et il voulait la prendre cette fois. Je reculai d'horreur à imaginer cela. Lui-même, voyant que je ne bougeais pas, me tendit brutalement un de ces pistolets qu'il voulait que j'emporte. Puis il haussa les épaules et me maudit, avant que de se retourner vers la porte en rageant.
Je le suivis cependant; il s'arrêta devant la maison de donna Anna: d'horreur maintenant je tremblais. J'avais ce pistolet; je le dirigeai vers lui dans la nuit. Mais le coup ne partit pas. Il se précipita par le même escalier qu'avant, vers la porte où la malheureuse se mourrait.
Mais don Ottavio la veillait, des médecins, des infirmières: donna Elvira même, venu le dénoncer!
On dit qu'il sortit son épée et s'élança sur don Ottavio, qu'il voulut s'approcher du lit, mais qu'il fut repoussé. Des serviteurs s'armant de leurs torches se précipitèrent sur lui. Il fut repoussé contre la fenêtre: en un instant il tomba jusqu'au sol. Je l'entendis agonir là; je pleurais je crois.
- Voilà tout. Ce fut sa fin.
Le voyageur regarda la servante encore quelques secondes, puis l'auberge assombrie autour d'eux, enleva doucement sa perruque, gratta le dessus de son crâne en souriant, mais tristement, vers elle.
- Tu as là une vie intéressante, et terrible aussi, Angela. Oui, je l'avoue, peu de gens peuvent en dire autant. Je te félicite pour cela, car à moi il semble toujours qu'une vie est une histoire à écrire. Si je pensais que l'état de couple me conviendrait mieux que celui que j'ai quitté, peut-être serais-je tenté de te proposer de me suivre jusqu'à Vienne où je vais. Non. Il est tard maintenant, pour toi aussi je pense. Mais tu sais où je dors; ma chambre, si tu as besoin de compagnie avant que je ne parte, te seras ouverte.
Transcrit fidèlement par moi, Lorenzo da Ponte, durant la nuit même qui suivit ma conversation avec Angela.