Collège de France
Leçon Inaugurale
donnée le 25 Octobre 2003 par
Pierre Lorenzon, Nageoire,
sur le thème
Histoire des Mesures d'Alcools Forts
Votre Éminence,
Votre Sainteté, Monsieur le Duc, Madame la Duchesse, Monsieur le
Président, Monsieur le Sénateur, chère Madame, cher Pierre,
mesdames et messieurs, votre présence m'honore et m'enchante, tout
particulièrement la demoiselle portant une si jolie veste au troisième
rang. Et c'est avec l'esprit tout empreint de l'honneur
presque immarcescible qui m'est fait par l'octroi de la
Chaire d'Étude des Alcools Forts
dont j'inaugure aujourd'hui la création, que je
commence cet enseignement.
Mon sujet cette année sera l'un de ceux dont l'importance a marqué
cette discipline si riche, à savoir la Mesure Canonique du Whisky, et
particulièrement du Single Malt.
Que quantité affecte qualité est impossible à nier lorsqu'une
bouteille se présente. L'idée même d'une meilleure mesure, comme
celle d'une meilleure gamme, est communément admise ; mais l'énigme
reste de la déterminer. J'entends reconstituer les expériences de Pascal
et Mersenne, quoique elles furent basées sur un cru de Bourgogne Aligoté :
commençant par jauger un millier de gouttes, ils crurent être certains
de trouver la vérité en buvant cette quote-part puis en la remplaçant
successivement par autant, avec deux cent autres gouttes, jusqu'à
atteindre un grand verre de quart de Melun, soit
587
ml environ, pensant que la valeur parfaite se devait être entre ces
deux extrêmes. Ignorant de la somme d'une suite arithmétique, on dit que
Pascal le premier s'effondra, n'ayant bu que quatre ou cinq des
dix-sept litres que leur plan demandait.
Ainsi que me l'a signalé Yéoshua Grünfiddler,
les rabbins du Talmud proposèrent, au nom de
Rabbi Houna, que deux gorgées étaient la bonne mesure du vin :
Boire d'un seul trait est le fait d'un soiffard, en deux
fois c'est la bonne manière, et en trois, signe de prétention ;
mais cela est-il raisonnable ? D'après Rabbi Ismaël même,
cela ne tient pas compte des petits verres ; ni du vin si
doux ; ni encore du grand estomac de certains disciples des Sages. La
question ne saurait donc être considérée comme résolue par cet adage.

Mais la question du Single Malt nous concernera tout particulièrement.
L'érudit écossais Angus MacLevy, du clan des Macbeth, écrivit en
1736, selon le
témoignage irréfutable de Jeremy Hardy, Jr., un Traité des
mesures des liqueurs fortes, dans lequel il présentait apparemment
une solution du problème : citons le journal de J. Hardy, à la date du
26 Mars 1736 :
Mar. 26. From Glasgow to Macbeth castle and environs, 'tis a
weary ride. Angus wonderful hospitable; Much better after quite warm
& invigorant old Wuisque. Saith all Virtue lies in measuring of
best amount, and shows me a
Book of his, arguing such with Geometrical proofs thereof. He may
publish, 'spite publick Ignorance of
these ; as
teukein ap omfakos pikras oinon saith
Aeschylus. He titles it
Disquisitiones Mensurae Aquae Vitae.
Hélas, le manuscrit disparut avec son auteur, et les mille sept cent vingt
neuf tonneaux de Whisky accumulés pour ses recherches, dans l'incendie qui
ravagea son manoir lors de la fête de Noël suivante; Catherine et
Phillip Hotnose, seuls survivants, ayant opté de préserver de la
conflagration leur fils, un manuscrit de J-S. Bach et une flasque de
porto.

Du moins le croyait-on disparu. Car un manuscrit n'est qu'une combinaison de
lettres, et ce qu'un individu combina, un autre peut recombiner.
On sait que dans une petite ville d'Argentine, par delà la rivière Plate, se
trouve la seule Librairie spécialisée dans la Recherche et la
Découverte de manuscrits disparus. L'hôtel avoisinant est, le soir
venu, le théâtre des lentes discussions des voyageurs qui
attendent. Et attendent... L'aventurier sans
chapeau, Philip P. Mark, y passa trois mois en compagnie
d'un vieil homme corpulent à la recherche des
mémoires d'un général russe exilé à Constantinople, pour y quérir
le chemin d'un mythique oiseau couvert de diamants ; d'un vieux musicien
de la Trinité en quête d'une partition de Buxtehude ; d'un aveugle ombrageux
ne désespérant pas d'y trouver la komodia
d'Aristote.
Mais plutôt, la Libraire, qui n'est connue que par les initiales
C.L.H, rapporta à Mr. Mark l'oeuvre d'Angus
Mac-Levy. Nous en lirons l'essentiel, qui contient la mesure absolue
du Whisky.

D'un ton sévère, où l'ancien séminariste perce, Angus MacLevy entame
l'ouvrage : anticipant
ainsi le paradoxe communément nommé
de Joshu--Heisenberg, postulé par
Naguru Fujisaki - fameux moine bouddhiste les jours pairs et physicien
platonicien les jours impairs - selon lequel
la mesure optimale de whisky n'est possible qu'à
main levée ou à l'oeil, tout instrument de mesure rendant la
quantité versée non-canonique, il déclare
There are foure Things which will most dreadfully wrong the Measure of
Ouiskebaugh, be it done ever so carefull except: a live Parrot, or one
not a Fortnight since dead; a grating Noise; a Person turning
wrongfully around, by this is meant as an Arrow of a Clocke; a
Barometer, or Hygro-meter; and also some others.
Par une remarquable coïncidence, Angus MacLevy appelle Mark of
Ouiskebaugh sa mesure parfaite ; se jouant des difficultés apparentes
que sa définition semble présenter après ce rigoureux avertissement,
il la définit ainsi :
The True Mark of Ouiskebaugh, is about the space 'compassed
'tween those two lines of Script that you see here; but for a small
amount, alike to one-fourth the width of this Letter “a”. As one can well
see, by filling of a Glass, whereof the true Test is found of this matter.
Ce que sans tarder je me propose de vérifier, après avoir ouvert cette
bouteille de 21 ans d'âge, ne patientant que
le temps de dire que si, comme Anne-Françoise Gourgues (Nageoire), le goût
évocateur du gin vous agrée mieux, il paraît raisonnable de
conjecturer qu'une mesure fort convenable de cette liqueur est de
2/3 d'un Mark.
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