Narratif fidèle
et sans omissions
des événements
survenus aux Acteurs
de la troupe du Perroquet
lors de la journée dite folle
en la ville de Nancy
Par le Directeur de la Troupe
Imprimé à BORDEAUX
par Privilège Spécial du Grand-Inquisiteur
Je ne suis pas un Auteur, et si ce récit narratif est plein d'erreurs,
de redites, et autres fautes de l'Art d'Écrire, la raison en est
telle. Plutôt je suis Acteur, et l'un des plus grands : à cet effet,
l'opinion générale, fille aînée des dames Mesquinerie, Sournoiserie et
Jalousie, peut être écartée sans égard.
J'écrivais pourtant, au commencement de la journée (folle) dont il
sera fidèlement question, étant fort piteusement occupé depuis l'aube
à gratter de la plume mon menton et ma barbe en cherche d'inspiration.
Car mes responsabilités sont grandes, moi qui dirige et gouverne comme
un Roi sans Terre la troupe théâtrale dite du Perroquet, en son
entièreté : le Jeune premier, la jeune première, quoique
temporairement n'en avions-nous pas, l'Acteur Comique, l'Acteur
Modeste, l'homme de paille, la Servante Fidèle, le Régisseur,
dit Grand Robert, notre perroquet, bien appelé William, et le
Maître, dit Tigre, qui alors que nous allions par les routes de
France vers proche représentation triomphale, devait en ce jour
compléter quelque pamphlet ou prospectus pour appâter les
curieux et leur représenter, si j'ose dire, la qualité du spectacle à
venir, afin qu'ils se pressent vers notre Scène.
Juché au sommet de notre charrette ; la plume donc à la main, et grattant
souvent ce front auguste, je n'avançais guère au delà de la première
phrase, qui bien que noble, puisqu'empruntée à la page de titre
de la dernière tragédie de Sieur Racine, dramaturge de Paris,
n'était pas suffisante, lorsqu'un de mes acteurs, le jeune premier
d'ailleurs, m'interpella :
« Oh ! Sire Tigre ! Deux hommes à cheval qui s'en viennent nous
rattraper vivement ! »
Nos créanciers de longue date ne se déplacent que par troupe de trois
au moins, et je n'étais point inquiet. Ces deux hommes venant à grand galop
pourtant étaient étonnants : non point tant à faute de leur costume, de
grands manteaux portant l'effigie noble de la Nageoire, que
parce que l'un était une femme, et l'autre un noble aveugle, à tout le
moins ainsi affligé d'après ses dires.
« Bonne gens ! » criai-je quand ils nous saluèrent, « y a-t-il un
Auteur parmi vous, pour aider une troupe de théâtre sans prospectus ? »
Ils arrêtèrent leurs montures au pas pour s'accorder à notre lente
marche.
« Je puis ma foi, bien que sans vue, avec un instrument ad-hoc, écrire
comme un autre », déclara l'aveugle, lissant sa moustache en
ce-disant. « Si vous êtes Acteurs, d'ailleurs, j'ai bien
quelque pièce que vous pourrez représenter. »
Il sortit un manuscrit sans tarder d'un sac pendant à sa selle. Mais
il était fort illisible, car formé de mystérieux signes percés dans le
vellin.
« Merci, merci à votre grâce, mais de pièces nous ne manquons pas »,
et je désignai en répondant ainsi les deux coffres récemment empruntés
à la Bibliothèque du couvent de Meaurebourg. « Nous cherchons une page
seule, courte et plaisante, pour attirer à nous les spectateurs quand
nous arrivons en ville. »
« Ma pièce » déclara l'Aveugle, « ne conviendrait certes pas, car il
s'agit de l'histoire d'un manuscrit perdu et d'un organiste fou. »
« Ne pourriez vous, à l'improviste, écrire la page que nous
cherchons ? »
« Nous sommes fort occupés hélas, car un mariage a lieu tantôt dans la
ville de Nancy, ci-bas, à l'architecture renommée, où nous sommes attendus. »
« Un mariage, » lui dis-je alors, « donc quelque célébration sans
doute : savez-vous, noble seigneur, qui est chargé de celle-là ?
Quelque pièce est-elle prévue pour amuser la compagnie ? »
« Point que je sache. »
« Souffrez que nous suivions pour y remédier : en chemin je vous dirai
quel est notre répertoire : un Auteur comme vous saura choisir
la meilleure pièce, et pourra même adapter l'un des monologues à la
situation charmante de la journée. Cela ne manque jamais de plaire. »
La gente dame approuva, et l'aveugle agréa en partie, mais il dit :
« Nous avons bien des choses encore à préparer, et partirons
devant plus vite que vous ne pouvez aller. Dirigez-vous vers le castel
de Nancy, en la place Stanislas, et que les muses ou le vin
vous aident à choisir votre ouvrage. »
&
Or voilà que plus tard en arrivant où deux routes se rencontrent,
ne voulant avancer comme la prudence requière qu'après avoir jeté
quelque coup d'oeil pour s'assurer de ne point être pris par
surprise, nous aperçumes deux autres hommes arrêtés au milieu de la
route, et la-même fort agréablement assis.
Ces deux hommes, car tels ils étaient bien cette fois, semblaient
jouer quelque partie d'échec sur le sable du sentier et se quereller à
ce propos. Échecs et querelles me sont bien connus : antiques jeux aux
subtiles déclinaisons dont je suis adepte. Ainsi, encore que
je fusse alors fort intimement occupé à décider de quelle pièce la
représentation ferait le triomphe de ce Mariage de Nancy,
je les considérai de près.
« Et pourtant je tiens, moi » disait l'un des deux hommes, qui
semblait être un ecclésiastique de haut rang à la longue robe de
velours rouge, « qu'elle reviendra et que le Géomètre boira encore de
ce vin de Bourgogne à l'Auberge Cosa Rara. »
Je vis alors que le jeu auquel ils s'exercaient ainsi sur le chemin
n'était point celui des échecs. Plutôt, un vaste quadrillage était
tracé finement sur le sable, s'étendant aussi loin que le regard
porte, et une seule pièce s'y trouvait entre eux. Plutôt qu'un cheval
tortueux, un fou hautain ou une tour sans venin, celle-ci avait forme
d'une toupie et reposait immobile à l'un des croisements de ce
quadrillage mentionné ci-devant.
« Il y a pourtant bien longtemps que nous avons quitté l'origine et
en sommes bien loin : qui sait s'il n'avait raison ? »
L'autre homme, un jeune seigneur à l'aspect fatigué, saisit alors la
toupie, ne prêtant guère attention à mes demandes polies de laisser le
passage. Il fit tourner l'objet entre ses doigts, ce qui le fit
tourner longuement sur la pointe, la poussière autour soulevée. « Voilà la
direction » déclara-t-il alors en désignant un axe cardinal, et il
mesura une certaine distance le long de celui-ci depuis le point
d'origine et y rapporta la pièce du jeu.
Le digne prêtre sembla nous remarquer alors, et s'adressa à moi.
« Où allez-vous donc, et quelles sont ces charrettes, ces coffres, et
cet animal exotique ? » demanda-t-il fort véhément.
La fierté est caractéristique du Tigre et non sans raison ai-je
acquis ce surnom, que cet interrogatoire ne manqua d'intolérer.
« Allons donc ! » lançai-je en me dressant « je ne m'attendais point à
trouver ici l'Inquisition Espagnole ! »
« Vous étiez en tort ! Car je suis Le Grand Inquisiteur !
Inattendu mais présent partout ! Alors donc, répondez ! »
« Nous ne sommes que gens de théâtre en route vers Nancy, où un
Mariage ne peut avoir lieu sans une célébration dramatique par nous
fournie. »
« La coïncidence est étonnante : car moi-même je me dirige avec ce
seigneur de Bordeaux et son épouse et fils Nicolas, qui nous ont quittés
quelques heures pour visiter un village non loin d'ici où une langue
étrange est parlée que la dame sus-nommée désire ajouter à sa
collection, ainsi donc dirigeons-nous comme je le disais, vers la même
ville de Nancy pour assister canoniquement à des épousailles. »
« Il ne m'étonnerait pas que cela fut la même : il y a quelques
minutes encore nous croisâmes un cavalier aveugle et sa dame qui s'en
allaient là-bas aussi. »
« Sans nul doute la vérité a été ainsi exprimée : ce doit être le sire
de la Nageoire Paulauque qui provoque en duel quiconque dit qu'il
n'est aveugle. Bien, allez-donc, et bientôt nous irons aussi. »
Ainsi nous avançames alors encore.
&
Plus loin à la sortie d'un obscur sentier alors que les mûles
luttaient pesamment contre une pente bien néfaste, nous vîmes sortir
une dame, grande et belle, portant contre son épaule un bébé fort
impressionnant pour son âge, et tenant en l'autre main un livre à
l'alphabet étrange en sa couverture, qui devait être de cette langue
dont l'Inquisiteur avait parlé.
« Bien le bonjour, » dis-je, « nous sommes artistes dramatiques
en route vers Nancy ; l'Inquisiteur et votre époux nous
ont indiqué le chemin il y a peu : ils vous attendent. »
« Merci bien. Êtes-vous aussi participants au mariage à venir ? »
« Certes, nous sommes la troupe du Perroquet, chargée d'édifier
ou amuser la compagnie, selon son bon plaisir. Quelle est cette
langue que vous alliez quérir ? »
« C'est la langue du Village de Mane-à-temps, inconnue ailleurs
et apte à l'humour. »
Une idée me vint pour simplifier ma tâche.
« Si vous êtes docte et
savante comme cet ouvrage en langue à part le fait penser, avez-vous
quelque idée d'une pièce digne d'être présentée ? Notre répertoire est
vaste et le choix est difficile. »
« Vous devriez faire un opera in italiano, perche, e una bella
lingua ; per esempio, La Mandragola, di Niccolò
Machiavelli. »
« L'idée est bonne, mais voulons rester compréhensible au mortel
commun. Grand merci cependant de cet avis, et si le temps de traduire
cette pièce est suffisant, nous y pourrons penser. »
L'enfant nous sourit fort aimablement et la gracieuse dame nous
quitta, s'en retournant vers ses compagnons plutôt que d'avancer.
&
La route de Nancy passe par Bar le Duc, ainsi que disent
les géographes et leurs mappes. Certainement ils vous diront
aussi que ces deux villes sont trop éloignées pour qu'un chariot les
joigne en quelques heures. Pourtant nous entrâmes bientôt dans
cette même ville. La population entière semblait sortie par les rues,
habillée de neuf et porteuse de fleurs et chapeaux brodés. Un tel
accueil serait flatteur, mais en cette occasion ne nous était pas
destiné ; leurs regards joyeux plutôt se dirigeaient vers un point loin
derrière notre caravane.
Pendant que cette traverséee nous continuions, des cris de joie et
acclamations se levaient derrière nous. Quand en dehors de nouveau
fûmes, quelques minutes passant, l'Acteur Comique me dit :
« Frère Tigre ! Ces applaudissements devaient être pour ces autres
beaux seigneurs qui sortent à cet instant de l'enceinte de Bar le
Duc : vois comme ils portent l'écusson héraldique approprié. »
Je fis encore signe d'arrêter pour voir cela de plus près. Un seigneur
à la longue barbe et sa dame en effet nous rejoignaient alors, richement
vêtus et devisant de concert. Chacun sur l'épaule droite portait un
oiseau merveilleux : ce qui ne pouvait manquer d'intéresser le
Maître d'une troupe ayant choisi le Perroquet comme emblème et
mascotte. Sur l'épaule de la dame se tenait un oiseau ressemblant
aux élégantes sitelles, mais point à celles que je connais ;
sur celle du seigneur était un pic d'une taille anormale, portant un
fier bec d'ivoire. Apercevant mon fidèle William, la belle
s'avisa de nous parler :
« Où avez-vous trouvé ce vieux Perroquet » dit-elle, et son
compagnon continua :
« Il a en effet l'oeil assombri par la patine de jours meilleurs ».
« Seigneuries de Bar le Duc, » dis-je aimablement, « c'est un marchand
grec qui m'en fit cadeau comme remerciement d'avoir sauvé sa fille
qu'un turc à la barbe féroce voulait emporter à son Harem en Alger et
son fils qui était pris à mal par une bande de zouaves enturbanés dans
le port d'Alicante ; ce qui advint il y a bien longtemps avant que je
ne fasse sur les planches des théâtres la carrière qui est la
mienne. L'âge de ce volatile, que je crois maltais, s'explique
ainsi. »
« Vous ne dites pas ? » dit le Duc. « Auriez-vous croisé un cavalier
aveugle récemment ? »
« En effet, nous avons rencontré cet homme en compagnie d'une belle
dame ; c'est lui-même qui nous a indiqué qu'à Nancy, où nos pas nous
guident portés par les muses, était une noce fastueuse où quelque
divertissement serait bienvenu. »
« Ainsi donc, sont-ils déjà devant nous ? »
« Ils faisaient vif chemin et doivent approcher des remparts de la
ville. »
« Nous vous quittons alors : mais à Nancy également allons, et vous
reverrons là. »
Alors que leurs chevaux plus gaillardemment que nous avançaient, nous
vîmes le pic majeur s'élever vers le ciel et crillardant se précipiter
vers un vieux tronc à terre près de la route, qu'en quelques instants
de fureur il brisa presqu'en rien. Il saisit dans son bec un gourdin
de forte taille et l'emporta à son maître qui le fit suspendre à sa
selle derrière lui.
&
La route suivait son chemin vers Nancy. Et juché toujours sur ma
charrette, je cherchais la pièce qui ferait honneur à ce
Mariage autant qu'à nous, Acteurs du Perroquet.
« Le Subreptice Apostat, ou La Morale Triomphe : le sujet est
trop commun, on me l'accordera. La Raison Choisie ou le Goût
de la Veigne, un jeu de mot bien faible. Le Manuscrit
Disparu de dom Pedro y Aranjuez : cela serait au goût de l'Aveugle,
certes, mais les rats ont mangé les deux-cinquièmes du troisième acte,
et la dernière réplique laissera les spectateurs sur leur fin.
Sous le Soleil de Satin et Le Soulier de Satan : un
peu niais, et un peu dangereux, avec un Inquisiteur dans la
place. Les Arithmétiques de Diophantus, édition de M.
Mersenne, avec marges extra-larges : ces bonnes soeurs ont des
lectures étranges, sans nenni. Non, on ne peut en tirer trois bons
actes emplis de vie et d'action. Traité des espèces de thé
goûtées au Royaume de Siam tss, tss, le thé est pour le logis, non
pour la scène. La Réplique dérobée, ou le Retour du
Prédisant, par Jérémie le Hardi de Jus-Nyaure, S. J, cela
risque de froisser quelques faquins... » soliloquai-je, non sans
grandeur car telle posture, le front bas et crevé de rides pensives,
me convient et souvent m'apporta les applaudissements du Public.
« Nous demandons votre pardon, » une voix accentuée s'enquit alors de
moi, et j'aperçus que nous arrivions à un autre croisement de routes,
où se tenaient deux jeunes gentilhommes vêtus fort similairement, à la
mode étrangère.
« Quel est le chemin du Royaume du Danemark ? »
continua le second de ces deux personnages. « Nous
craignons fort d'avoir pris la mauvaise voie : or
le Roi lui-même nous a fait venir et nous attend. »
« Ce chemin par vous cherché, » répondis-je après réflexion, « est
celui sur la droite ; car l'autre se dirige vers Nancy. Il vous
mènera, quoique le trajet soit fort long, jusqu'au port où un navire
vous amènera en Pologne à travers la Mer. Si toutefois elle n'est pas
gelée. À moins, peut-être, que ne passiez par l'Angleterre. »
Les deux jeunes nobles échangèrent quelques paroles en leur langue.
« Êtes vous Acteurs, comme semblent l'indiquer des signes tels
que votre charrette, remplie de costumes ; vos malles, pleines de
manuscrits ; et votre voix à la déclamation ample. »
« Nous le sommes, certes, sous l'enseigne de la Troupe du
Perroquet, que voici. »
« Le Théâtre était à Wittenberg, » reprit le second, « le
divertissement favori du Prince. Il est, dit-on, tout empreint de
noire et bilieuse mélancolie depuis le trépas du feu Roi, son
noble Père, et c'est pour le distraire, croyons-nous, que le
Roi son oncle nous mande. »
« Car nous étions avec lui étudiants : un attachement toujours
précieux aux âmes encleintes à l'amitié. Nous avons, sur le plancher
de sa chambre, tenté vainement d'ouvrir un fruit exotique à la peau
rugueuse ; et quantité d'autres souvenirs nous rattachent. »
« C'est pour cela que nous sommes impatients de joindre le
Danemark. Et vous invitons sans détour à venir aussi : car une
Pièce sans nul doute divertirait le Prince. »
Invitation de royauté toujours est flatteuse.
« Avec plaisir serait-ce ; mais nous en devons représenter une à
Nancy (quoique laquelle ne savons-nous pas encore) ce jour même, »
répondis-je. « Après cela cependant, nous prendrons le chemin du
Danemark. »
« Fort bienvenu, et nous vous attendrons. Allons, cher Rosencrantz,
prenons la route indiquée. Àdieu, Acteurs ! »
« Salut à vous, et nous nous reverrons à Elsinore. Je vous
suis, cher Guildenstern. »
&
Mais ce discours, je ne sais comment, m'avait donné quelque idée neuve
et fort à propos.
« J'ai trouvé, » lançai-je ; et je me levai bien haut vers ma
Compagnie. « Ces deux gentilhommes et leurs contes m'ont remis en
mémoire, par quelque association d'idées, une fameuse Pièce
grandement populaire ces derniers âges : La Tragédie du
Revengeur, dont l'Auteur est Anonyme. Actes sanglants et dénaturés ;
jugements hasardeux, accidents fatals ; meurtres commis par ruse ou
par la force ; et pour finir, desseins sournois retombés sur leurs
inventeurs. Tout ce qui plaît aujourd'hui s'y trouve. Avec un grand
choix de vers goûteux, d'expressions pleines
de félicité, de monologues, duos, tercets et quatuors d'un genre
neuf. »
« Mais, » dit le jeune Premier, un fort têtu jeunot qu'on appelait
Paul, « j'ai lu la pièce, et n'y a-t-il pas une longue romance, pour
laquelle nous manquera la jeune première qui s'éclipsa sans mot dire
et resta derrière nous au Couvent de Meaurebourg ? »
« Vrai, » concédai-je, mais le sourire au lèvre ; car je suis vétéran des
planches d'ici et d'ailleurs, et sais comment faire une pièce sans sou
ni lieu, « mais la romance se peut changer, et que le jeune premier
devienne quelque pélerin mystique parlant à quelque Sainte qu'il aperçoit
en Visions. Ce que Grand Robert pourra peindre bellement sur
une toile étendue au fond de la scène. »
« Peut-être, » continua le Jeune Paul, qui cependant ne
désirait point céder, car il voulait conter fleurette, le garnement,
et déclamer scènes d'amour devant la foule, « mais dans l'Acte Second,
un animal sauvage doit dévorer l'ami fidèle. »
« Albert le bien-nommé, notre chat, peut être féroce ou doux,
suivant qu'affamé ou repu, et fera fort bien l'affaire. »
« Si ce n'est, si votre mémoire s'ensouvient, que nous laissâmes ce
chat en otage au Sieur Rond, fournisseur en vins de table, à Dijon. »
« Je le sais bien, puisque c'est moi qui convainquit ce rude rhéteur
de garder Albert plutôt que toi. Il suffira d'expliquer
cela par quelque aparté au milieu de la Scène, et de promettre
à qui reviendra, disons dans un mois, en notre retour du
Danemark, de leur montrer gratis ce moment du Drame. »
« Or donc », l'effronté ajouta cependant, « que faire des Scènes
Héroïques, et batailles féroces contre les hordes sarrasines ? »
« Ainsi, » rajouta fort malproprement l'Acteur Modeste, « que ce fort
long discours que je vois là, empli de grammatisation complexe et de
références fort abstruses, et que je devrais jouer, alors que
jamais n'ai lu ce texte auparavant. »
« Trêve d'obstruction, » les fis-je taire. « Voilà les remparts de la
ville de Nancy, signalant notre arrivée et proche entrée sur
scène. »
&
La Porte de Nancy en effet était maintenant présente à quelques
pas de là, décorée par l'Écusson de la Province, et une grande foule
s'y pressait de toute part.
En approchant de cette Porte, il advint qu'à côté de notre
troupe était un cavalier a-cappella, bien que derrière-lui sur
son cheval des chapeaux s'étalaient en nombre. L'art de couvrir son
chef est de tout temps l'un de mes favoris, et je m'étonnai donc.
« Seigneur, » baissant mon fort fidèle béret dit Oridont,
« Pardonnez de m'enquérir sans vous être connu : pour quelle raison
allez-vous vers la ville sans Chapeau, alors que j'en vois ici
plusieurs, qui semblent fort aimables ? »
« Nulle excuse, », répondit cet homme, « Car nous ne sommes point
inconnus : je vous ai vu par le Vieux Port, allant de point en point
présenter idées, manuscrits, animaux exotiques, savons et barratins. »
« Certes, en un temps j'ai tenté de vendre tout cela pour vivre sur les
Côte de France, lieux sincères dédiés au commerce. Mais comme le
voyiez ici, je dirige maintenant cette troupe théâtrale. »
« Je le vois ; quand à mon chapeau, sachez que nulle part parmi les
Royaumes de la Chrétienté il n'en est à la taille de mon Front. C'est
par cause de cette quête où je suis d'en trouver un que je suis devenu
marchand de chapeaux à mes heures.
Mais vous-mêmes, que vous amène ici, si proche des confins du
septentrion ? »
« Dure est la vie. Partout aux Acteurs les Coquins font la guerre ;
avant-hier encore étions-nous à Orléans, ville noble aux tours
fidèles. J'avais trouvé une fort excellente tragédie en trois actes,
pleine de sang et de cris, choses partout à la mode tragique. Or voilà
qu'alors que se baissait le rideau, alors que le Chevalier des
Fleurs gisait ensanglanté devant son épouse (jouée par la
Servante Fidèle en l'absence de notre Jeune Première) avec trois
autres comparses également occis -- l'un étant fort habilement une
armure emplie de paille -- ; or donc un fâcheux maraud se cria
Libraire sur la place des Tonnelles, et connaître la pièce
qu'on y avait volée la veille, hormis que
réellement il en était cinq actes, et une comédie fort drôle et au
dénouement très guilleret : car le frère du Roi devait se révéler le
cousin du Chevalier, longtemps disparu, et le moine torve rencontrer
âme soeur dans un jardin de Baghdad après quelque naufrage ; le
cuisinier n'étant autre qu'un Duc de Milan déguisé. Le
public aussitôt cria : et qui ne nous reprochait d'avoir
voulu couper deux actes, nous en voulait au contraire d'avoir méjoué si
tragiquement en dépit des Unités et des Normes. »
« Dure est la vie, en effet. Un sage autrefois m'a prédit
qu'en Orient il se trouvait un homme habile qui saurait me donner un
chapeau, et après ce Mariage auquel je viens assister, j'irai vers les
Îles et les pays infidèles pour finir ma quête. »
« Un sujet pour une excellente pièce, si Auteur j'étais plutôt
qu'Acteur. Nous applaudissons dignement cet esprit
d'Aventure. Nous allons aussi à cette Noce de Nancy,
pour présenter à l'Assemblée une oeuvre écrite de main habile et
véloce : La Tragégie du Revengeur. Nous espérons qu'à vous
comme aux autres elle plaira. »
&
Sans conteste, la ville était fort belle et, aux amateurs (tels que
moi) d'Architecture, elle réservait à chaque instant surprises et
découvertes plaisantes : la moindre porte étant ici raffinée, sans
mentir, comme à Venise même, et les balcons plus travaillés que dans
les places d'Espagne où s'endort le soleil.
Notre charrette par les rues bondées se frayait un chemin pénible,
lorsque devant nous revîmes le Sieur de la Nageoire. Il
dirigeait son regard, tel un aigle, vers un coin de rue faisant
adjaçance : où étaient en effet deux belles dames juchées sur
quelque objet surélevé, quelque tumulus peut-être ; et de là à grands
gestes faisaient apparemment signal à ce noble personnage et sa
gente dame. De ceux-ci elles se firent comprendre car bientôt je
les aperçus se diriger vers un point de rencontre, qui se trouva fort
près de notre troupe.
« Oh la ! » dis-je alors à l'intention du cavalier. « Grandes
salutations à vous. Nous voilà arrivés, et cherchons où devoir aller
pour poser planches et habits de théâtre. »
La dame à la Nageoire répondit la première.
« Bienvenus en la ville, Acteurs du Perroquet. Suivez-nous sans
erreur, et vous présenterons les Époux futurs, qui vous
salueront et vous donneront lieu pour jouer. »
« Grand merci, », répondis-je, puis aux deux nouvelles dames qui
étaient maintenant proches, « Bonjour, dames belles de Nancy ou
d'ailleurs, la troupe entière venue jouer pour la fête vous salue. »
Elles nous saluèrent en retour, mais le viril Aveugle avait tourné
soudain le buste et du doigt pointait une autre direction.
« Je crois entendre », dit-il, « venir le rabbin. »
« Un rabbin ! » dis-je. « Où cela ? Quelque querelle d'héritage, ou
l'on m'a grugé, je voudrais lui soumettre : car le Talmud,
m'a-t-on déclaré, fait sur ce sujet oeuvre de référence. »
« Je les vois aussi ! » dit la plus petite des deux
dames, dont la taille vive, sans mentir, ne semblait guère cercler
plus que le front de l'homme sans chapeau que nous avions vu
ci-devant.
La vérité était bien dite : l'Acteur Comique me fit apercevoir,
dans la ruelle suivante, un placard innocemment placé contre quelque
maigre façade, et dont la porte s'ouvrait vers l'extérieur. Un
Rabbin à l'aspect sage en sortit le premier, suivi par une
belle dame portant avec elle un enfant.
« Ils ne nous voient pas, » dit la seconde dame, qui semblait soeur
de l'autre. La foule était pressante, en effet, ici et partout, et
même de se faire entendre n'était pas aisé, à qui n'a pas
l'habitude de dominer les foules réunies dans une salle.
« Montons sur la charrette de cette troupe, et faisons nos signes, »
reprit-elle, parlant à sa soeur. Et toutes deux bientôt exécutèrent
de ces gestes comme nous les avions vu faire auparavant,
portant les bras tendus et les dirigeant vers divers points en
succession.
Il devait y avoir là quelque signification cachée, car elles ne
semblaient pas agir selon le hasard mais comme en suivant quelque
règle, comme font les Auteurs. Cela était certain, car le Rabbin avait
remarqué ces mouvements, et se dirigea derechef vers nous : où sans
tarder il salua et fit échange de politesses avec les Seigneurs
portant la Nageoire et les soeurs de Nancy, et ainsi autant
sa belle dame et son fils plein de rires.
« Sage disciple des rabbins, » hélai-je le Rabbi, « Apprenez qu'à la
mort de feu mon père, parmi ses fils de ses dettes le cadet (que je
suis) reçu le tiers ; mais son puit en Sardaigne et la barque
dont il usait là-bas, furent entières à mon aîné. Cela fut-il
équitable ? »
« Nou, » dit le Rabbin en frottant sa barbe quelques
instants, lieu d'où je crois que parmi tous se tire la sagesse, « Il
est dit, au nom de r. Yéoshua b. Nathaniel, que lorsque r. Schlomo
Cohen fit réunir un jour 1728 Disciples des Sages
autour de lui à Babylone, leurs prières triplement renouvelées firent
trembler le Ciel, et Celui qui parla et la Lumière fut -- louée Soit
sa Puissance -- fit surgir sur le chemin de r. Akiba un Poisson
des profondeurs des mers pour l'empêcher de les rejoindre, bien que sa
route fut sur la terre de Nineveh à Babylone ; et le Poisson l'empêcha
d'arriver parmi les autres Sages ; car, dit-Il au prophète Eli
qui Lui demandait pourquoi il entravait la marche de r. Akiba, Eux
tous auraient pu faire venir le Messie et la Fin des Temps avant
l'heure. »
« Ah, ah, » dis-je, « voilà qui est dommage. Mais... »
« La parabole est claire, », expliqua son Épouse à la sagesse ardente.
« Un problème que cent rabbins peuvent résoudre restera insurmontable
à quatre-ving dix-neuf, et tel est celui que vous avez soumis, qui
devra donc attendre un quorum d'expert réuni. »
&
Le moment était arrivé cependant d'apercevoir les heureux
Époux. Le long chemin vers Nancy nous avait fait entrer dans
la place à temps tout juste pour la cérémonie, et nous entrâmes parmi
les derniers dans une vaste cathédrale.
Commencèrent les rites ; or je dois dire, que si ce n'était que
l'Inquisiteur était assis au premier rang, et ne disait mot, je
n'aurais point été certain de leur canonicité. Sans doute, comme les
coutumes changent en toute chose, ils ne sont plus les mêmes qu'en
mon enfance, et ce qui fut orthodoxe avant ma première excommunion
semblerait passéiste ou hérésie aux yeux des Modernes.
Les Époux Futurs d'abord s'installèrent au devant de tous sur
des chaises en bois précieux délicatement travaillés, portant tissus
richement brodés. Le Marié, dont je notais
l'aspect ouvert et chaleureux, et l'embonpoint léger, signe flatteur
de libéralité et d'esprit, portait un costume de soies et ors, en
couleurs noires et pourpres. La Mariée était somptueusement
appareillée, tant qu'irréelle presque semblait ; portant une longue
robe bleue toute accordée à ses yeux, autour d'elle tout semblait
éclairé par son visage sans égal.
Une douce musique en arpèges répétés fort souvent se leva alors de
quatre points différents de la vaste Nef : des musiciens fort habiles
se trouvaient là pour agrémenter cette occasion. « Je dois, » me
dis-je in petto « demander si l'un de ceux-là qui soufflent la
cornemuse ne voudraient tout à l'heure aussi jouer pour nous. Car
l'arrivée du Fantôme serait fort davantage appréciée si quelque
mystère sonore s'y accompagne. »
Mais débutaient véritablement les épousailles : et comme commencement,
nous vîmes défiler derrière les Promis quelques Figures que je
jugeai aussitôt allégoriques. Chacune venait de la Gauche de la Nef,
et marchait doucement jusqu'en face des Époux, et les saluait fort
bas, avant que de sortir sur la Droite : tandis que les Musiciens par
quelques accords et autres illustrations aptes indiquaient ce
qu'était cette image.
Certains des spectateurs ici-près apparaissaient peu à leur aise de
comprendre ces Symboles : comme à lire de tels Textes mon habileté est
grande, j'expliquai ainsi à qui voulait entendre : « Ces Figures sont
des représentations du Passé et du Futur des célébrants et viennent
simplement rappeller l'un et annoncer l'autre, afin que dans l'État où
ils se veulent trouver, ils entrent avec Sérieux et mûre
considération. »
&
La première à passer était une jeune dame, en qui je reconnus la plus
petite des deux soeurs aux Gestes Habiles. « La Figure Gracieuse qui
vient d'abord, portant une image du Soleil en son Couchant, représente
Les Jeunes Filles ; l'allusion est sans doute au Passé révolu
du Futur. Cette autre personne qui la suit, et qui est Duchesse,
croyez-moi, venant de Bar le Duc, porte sur l'épaule droite un
bel Oisillon, et sur la gauche quelques Fleurs rares : ceci est
symbole de nid confortable, et de lits de plumes, à moins que ce ne
fut de rejetons affamés. »
« Sûrement vous plaisantez ? » dit un des mes voisins, fort étonné de ces
éclaircissements.
« Certes non. Et voilà venir une autre Dame, qui est venue de Bordeaux
jusqu'ici avec cet Enfant qu'elle porte sur l'épaule. En son autre
main est une théière de la Province de Yangzhou, en Chine, et
son fils est habillé comme un Monstre Marin,
ce qui indique très assurément qu'à venir sont de nombreux Voyages par
les Mers du Monde ; et quoiqu'il faille se méfier des dangers,
tempêtes et périls des Océans Sauvages, le Grand Sourire et la
Fossette unique de ce Monstre promettent d'arriver à bon port,
or donc si ce n'est que ce port peut-être ne sera pas celui où l'on
voulait être convoyé. »
Un homme maintenant faisait suite, qui était tête nue, et de fait,
était ce Marchand de Chapeaux que nous avions aussi
rencontré. « L'homme sans chapeau qui vient maintenant, » continuai-je
mon explication, « et qui porte en sa main un grand parchemin orné par
un solennel Sceau, tient lieu de promesse de Manuscrits précieux et
de saines lectures ; quand aux deux baguettes effilées qu'il
tient en l'autre main, je ne sais que dire ; mais peut-être s'agit-il
de mener les Mariés à songer à l'étroitesse du Droit Chemin. »
Derrière venait la cavalière à la Nageoire, maintenant vêtue
entièrement de rouge, et portant une image de Fraises, ainsi
qu'un bol en contenant de fort belles, toutes recouvertes de crème à
l'aspect appêtissant. « Cette Figure qui passe maintenant, » dis-je
toujours, « ne demande pas d'explication je pense. »
La musique cessa alors, car le défilé des Figures était fini. Quelques
minutes furent toutes d'attente. Puis nous aperçûmes que le
Rabbin se plaçait devant les Époux ; et il fit alors un fort
docte discours en l'occasion de ce Mariage. La foule apprécia
grandement les anecdotes qu'il conta, comme celle de Rabbi
Shimon Bar Yochai, qui cherchait femme seulement parmi les
filles des rabbins, mais qui restait tant et tard à la Synagogue ou à
la Salle d'Étude que jamais il ne remarquait quand l'une devenait
d'âge : et quelque moindre érudit faisait sa demande d'abord, ce qui
accroissait son célibat, bien que le Seigneur ait dit Croissez
et multipliez, ce qu'il était réduit à faire en construisant des
Tables de Multiplication que les Savants Gentils et les Épicuriens
mêmes admiraient grandement, car jamais n'en avaient-ils construit de
telles. « Finalement », nous dit le rabbin, « la jeune Sarah,
fille cadette de R. Nahman b. Jacob, le vit commenter la Torah
durant Yom Kippur, et pendant deux mois elle prit des vêtements
d'homme et s'introduit subrepticement dans la Maison d'Étude pour
faire connaissance avec r. Shimon b. Yochai. Et leur mariage fut
heureux et long, et naquirent cinq fils qui devinrent rabbin ou
cordonniers et cinq filles. »
&
Enfin le temps des voeux était arrivé ; nous vîmes un échevin de bon
aloi apporter deux Coupes précieuses en cristal le plus pur et les
tendre aux Mariés. Puis il saisit une bouteille que proféra le Seigneur
de Bordeaux, dont un liquide chatoyant sortit pour emplir ces deux
coupes de la Mariée et du Marié. Leurs bras tenant les
coupes alors se croisèrent, à la mode de Pologne, et cette
chaîne étant formée, en buvant le vin ils la refermèrent, se pouvant
regarder chacun dans les Yeux. Et alors toute la Cathédrale fut
remplie d'applaudissements et de cris ; et se libérant, ils jettèrent
au sol leur verre vide et finalement s'embrassèrent fort gaiement.
Lorsque les voeux furent ainsi échangés sans dédit, et que gents et
dames se pressaient vers l'avant pour
saluer les Épousés, la Dame du Sieur de la Nageoire nous
rejoint pour faire présentation.
&
« Or donc, » dit-elle à l'adresse du Marié, « cher Seigneur
Walter, accueillez bien ces comédiens ou tragédiens que nous avons
rencontré sur le chemin. Ils viennent avec joie présenter une pièce à
votre Mariage. »
« Nous vous saluons fort bas, digne seigneur, » ajoutai-je sans
flagornerie, « Ainsi que vous, chère Dame », ceci à l'attention de la
Mariée qui revenait de quelque parlement avec la femme du
Rabbin et les Invités de Bar-le-Duc, dont les oiseaux survolaient la
scène.
« Soyez les bienvenus à Nancy, amis acteurs », répondit le
Seigneur Walter. « Voilà ma belle Anne-Julia aussi. »
« Chers acteurs, vous êtes sincèrement bienvenus ici parmi nous. Nous
serons enchantés de voir votre Jeu ce soir. »
Chacun de nous fort convenablement s'inclina devant ses salutations et
répandit d'abondantes promesses d'excellence théâtrale, fort
sincères et certaines assurément.
« Peu le savent, mais j'ai écrit quelque jour un certain nombre
d'actes, je ne sais au juste combien, très galants et appréciés, au
titre des Aventures de Félicien le Narquois, Notaire de
Province, » nous confia le Sieur Walter.
« Une noble profession, » approuvai-je. « Notre pièce ici sera
La tragédie du Revengeur, qui plaira je crois au public. »
&
C'est alors que le jour prit un tour étrange, bruyant et furieux. Car
le Sire de la Nageoire Paulauque apparut soudain devant
le Seigneur Walter, et l'interpella en ces termes hautains et sévères.
« Oh la ! À moi, sire Walter, deux mots je vous prie ! »
« Je suis là, Noble Aveugle, » répondit le Marié.
« Palsambleu, le Grand Inquisiteur vient de me conter, que dans quelque
pamphlet dont vous êtes Auteur, il se trouve prétendu que si je
venais à boire de trop, point ne retrouverai-je alors le chemin de mon
château, ni celui même de l'Auberge. »
« Si fait, » reconnut l'autre, « Et ce sont des faits avérés et
vérifiés par les calculs les plus sages. »
« Crédieu, retirez le mot sur le champ, ou nous irons sur le pré ! »
« Par la barbe du Prophète, ce qui est dit est dit, et ne souffre
point d'être repris si juste ! »
« Barbididuke, nous nous battrons ! Voici mon gant ! »
« Carnidieu, c'était ma réplique ! Mais puisque on me provoque,
j'ajoute ceci : que lorsqu'un homme peut abattre d'une flèche une
grive à deux cent pas, et se dit pourtant Aveugle, c'est qu'il
est un menteur et un piètre dissimulateur ! »
« C'est que mon ouïe est excellente et me permet d'entendre là où
d'aucuns ne le peuvent. Pour cette insulte nous nous battrons
doublement, et voilà l'autre gant ! »
« Monsieur ! À l'Épée ! Après vous, vers le Pré aux Corbeaux ! »
« Monsieur ! Ici même, à l'instant, en garde, où je vous pourfends ! »
Chacun des deux dégaina sans tarder, et d'un air féroce salua
l'autre. En un moment, ils brettaient et ferraillaient de la belle
façon. Attaque en Tierce, parade en Quarte, riposte en
Quinte : du bel ouvrage, pensai-je par devers moi, car je ne
suis pas manchot non plus à cet art délicat.
L'Aveugle, à dire vrai, ne semblait autrement gêné de devoir
s'escrimer à l'oreille seule. Parant une botte audacieuse, il porta la
première touche au Pourpoint du Sire Walter. « Ah ah ! » cria-t-il,
mais « Une égratignure ! » rétorqua le vaillant mari, et reprit
l'assaut en toute vigueur.
À bras raccourci il contre-attaqua en Prime. Peine perdue : et
quoiqu'il se fendit à trois reprises, il ne parvint pas à ses
fins. Alors dû-t-il bien rompre, ce dont le Sieur Nageoire ne sut
profiter à présent.
&
Dans l'intervalle de souffler peu de fois, ils tournèrent au milieu de
la Cours. Puis rugirent de plus belle. Dans un grand éclat leurs rapières
choquèrent l'une contre l'autre et parurent rester
entrecroisées. L'une soudainement s'échappa et vola parmi la foule,
créant grande frayeur. Elle fila où nous autres Acteurs nous
trouvions, et l'esquivai-je de peu avant qu'elle ne touche sol. Mais
j'aperçus qu'une chose avec la lame tombait aussi.
« Hélas, » criai-je, en voyant cela, « hélas, pauvre William,
tu as succombé ! »
C'était en effet notre malheureux perroquet, tristement abattu.
Silence se fit alors. « Trêve ! », dis-je, « au nom de ce Perroquet
défunt : car véridiquement, il est trucidé ; mort sans conteste, il a
rejoint le Créateur ; ce fut un feu perroquet, mais n'en est plus. La vie
l'a quitté et il repose en paix. Le fardeau mortel ne pèse plus sur
ses ailes, et il a passé la rivière menant au pays
indécouvert. Vulgairement parlant, il mange les grains de millet par
la racine. Las ! Je pourrai dire bien d'autres choses en somme, mais
l'émotion m'arrête. »
« Amen, » dit le Grand Inquisiteur en prenant place entre les deux
duellistes. « Oyez les complaintes de cet Acteur : laissons là
cette querelle déjà fatale. »
« Bien dit, Inquisiteur : je propose une réconciliation », dit le
sieur de la Nageoire.
« J'y consens pour ma part, » répondit
Walter, « et comme gage de ce que je dis, je déclare à tous que le
Seigneur Nageoire est aveugle autant que jadis Homère. »
« Que l'on m'offre à boire et je viderai mille coupes pour
Walter et Anne-Julia ! » Très noblement ils échangèrent une poignée de
mains.
&
« Acteurs, » dit alors le Marié. « Pour cette mésaventure advenue à
cet animal cher à votre Troupe, nous sommes très désolés. Pour vous
compenser si se peut, notre Ménagerie renommée vous est ouverte :
choisissez parmi nos bêtes, exotiques ou familières, laquelle vous
plaira ; l'ornythorinque au front superbe ; la gazelle véloce ; le
lapin des champs ; le tapon musqué. Choisissez sans détour, et parmi
nous restez aussi longtemps que désirez. »
Je relevai mon front couvert par le voile de la douleur : car le
Tigre doit être coriace pour garder son honneur. Et je
répondis d'une voix parfois tremblante, mais bien tenue :
« Milles mercis, digne Seigneur. Le deuil cependant l'interdit. Notre
Troupe ira désormais offrant ses talents sous l'Enseigne ou le
patronnage du Perroquet Mort. Cet oiseau, d'ailleurs, avait vu
des heures meilleures ; son caractère était ce qu'il était, parfois
erratique. Puisqu'il a apporté cette conciliation renouvelée, son
trépas n'est pas en vain. Pour ce soir, il faut faire fable rase : le
choc interdit je crois de présenter un spectacle qui puisse satisfaire
des esprits éclairés comme ceux présents ici à Nancy. Nous fêterons
les Noces avec vous ; puis partirons demain. Deux gentilhommes
nous ont conviés au Royaume du
Danemark pour y égayer quelque Prince mélancolique. »
« Fort bien ! Revenez nous conter cela plus tard, » dit la charmante
Anne-Julia. « Et maintenant, que les futailles s'ouvrent ! Que les
viandes cuisent ! »
Un éclat de musique festive retentit à ces mots : et chacun s'en
alla participer au banquet. Les chapeaux volèrent à grands cris
joyeux, et les dances commencèrent.
Mais l'Inquisiteur me prit par la manche
juste avant que de sortir : « Il y a dans la chûte d'un perroquet
un présage particulier qui n'augure rien de bon. Attention demain
sur la route : je ne crois pas que tout soit sain à Elsinore ».
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